Un conte de Kees Vanderheyden
Il y eut dans la Vallée du Richelieu, un bon cultivateur, André Terrien, fier de sa terre et de son troupeau de vaches. Son blé dinde était sucré et ses vaches donnaient du lait crémeux et savoureux. Il était heureux et les gens de la région admiraient le paysage champêtre offert pas sa ferme avec les vaches et la grande grange.
Un jour se présenta devant sa porte un homme, grand et chic avec une petite valise. Il avait laissé sur le chemin du rang une longue longue machine étrange.
- Bonjour, le visiteur, que puis-je faire pour vous ?
- Eh bien, moi je peux faire quelque chose d’intéressant pour vous monsieur Terrien.
- Comment ça, j’ai tout ce qu’il me faut.
- Je peux vous rendre riche, si vous me prêtez un petit bout de votre terre.
- Qu’est-ce que vous allez planter là ?
- La machine qui se trouve dans le rang en face de votre maison.
- C’est quoi cette histoire-là ?
- C’est une foreuse, qui peut creuser un petit trou très très profond tout droit jusqu’à un kilomètre dans la terre. Puis arrivé là, la machine fera d’autres trous invisibles dans plusieurs directions, comme les rayons d’une roue.
- Je ne vois pas ce que ce creusage peut bien apporter.
- Ces trous seront les conduits de la fortune. Ils amèneront du gaz de glaise à la surface. Ce gaz peut chauffer les maisons, faire marcher des machines. Au lieu d’acheter notre gaz dans d’autres pays, nous le trouverons dans le sol chez nous. C’est génial. Tout ce que ça prend est un peu de votre terre pour y forer un petit trou. C’est tout. On ne fera pas de dégâts, presque pas de bruit.
Terrien était prudent, mais le monsieur semblait bien correct. Il posa donc quelques questions, demanda des garanties. Puis pour un beau loyer en argent sonnant, il louait un bout de terre, loin de sa maison. Le plus beau était que la foreuse, une fois le travail fait, disparaîtrait. On ne verrait plus rien après. Il fallait bien sacrifier quelques arbres et tolérer le va et vient de camions et le spectacle de quelques drôles de machines dans le paysage de la campagne. Une haute foreuse ou un silo, rien d’énervant. C’était pas mal mieux qu’une autoroute ou un aéroport. Monsieur Terrien signa donc un beau contrat avec le monsieur de la compagnie de forage «Plein Gaz».
Petit à petit, d’autres fermiers suivirent l’exemple de monsieur Terrien et bientôt, on voyait de longues foreuses percer des trous dans la terre, comme des robots d’une autre planète. Il restait juste à attendre la fortune.
Elle est arrivée d’abord sous forme de milliers de dollars en baux pour les fermiers, qui avaient signé des ententes, puis est arrivé un flux ininterrompu de gaz qui chauffait les maisons et faisait tourner des milliers de machines. Quel beau progrès. Toute cette richesse sortait du sol, comme le blé et les patates. Les gens de la région ne savaient pas très bien ce que cette activité leur apporterait, mais au moins ça se passait très loin sous la terre. Somme toute, c’était une preuve qu’on n’arrête pas le progrès, ni les camions d’ailleurs.
Mais, il faut croire que la terre n’aimait pas se faire déranger. Après deux années de cette industrie d’avant-garde, des gens constataient qu’il se formaient des crevasses étranges dans leurs jardins, comme si une taupe avait fait ses corridors là. Ils avaient aussi l’impression qu’il montait une odeur sulfureuse de ses trous qui donnait la nausée si on se trouvait trop près. Quelques téméraires avaient sondé les trous mystérieux, mais ils avaient failli perdre connaissance. La terre était en train de les empester.
Puis, en plein été, des arbres commencèrent à perdre leurs feuilles. Leur beau vert devenait terne, puis jaune pour laisser pleuvoir leurs feuilles comme à l’automne. Les oiseaux abandonnaient leurs nids où les oisillons criaient famine. On avait même trouvé des ratons-laveurs morts le long de la route. On disait aussi que les renards étaient maigres et amorphes. Sur les terres, le blé d’inde restait petit et chétif. Que se passait-il ?
Selon les arboriculteurs, les vétérinaires et d’autres experts, il y avait clairement quelque chose dans le sol qui empoisonnait les arbres et les animaux. Est-ce que c’était le fameux réchauffement de la planète ? Les journalistes de L’Oeil de la Vallée se sont mis à chercher. Ils sont allés visiter d’abord les agriculteurs pour demander leurs avis. Les fermiers admettaient qu’ils avaient tous constaté que ces phénomènes inquiétants se produisaient nombreux autour de leurs terres et même parfois à un ou deux kilomètres plus loin. Mais la cause demeurait un mystère.
Ce sont les élèves de l’École secondaire Jordi Bonet qui ont découvert le secret. Ils ont fouillé, eux aussi, et ont appris l’histoire des forages pour le gaz et le perçage de mini-corridors comme en étoile autour de la percée verticale qui descendait dans la terre. L’empoisonnement était le résultat des trous de gaz loin dans la terre qui avaient libéré d’autres gaz jusqu’ici bien cachés, bien emprisonnés, mais qui étaient mortels pour les plantes et les animaux. La nouvelle éclatait comme une bombe dans la grande Vallée. Qui était responsable de ce désastre ?
On accusait les cultivateurs qui avaient loué des terres à «Plein Gaz». Mais ils se défendaient vigoureusement en accusant la compagnie qui avait mal travaillé. La compagnie disait qu’elle avait suivi toutes les règles du gouvernement et de l’industrie. Le gouvernement répondait que le pays avait besoin de ce gaz car les gens en demandaient de plus en plus. Le pétrole devenait rare et on avait besoin d’une nouvelle source d’énergie. D’ailleurs, disait le ministre de l’Environnement ; «Si les gens n’avaient pas acheté de ce gaz, les compagnies auraient cessé leurs activités depuis longtemps ».
Alors les maires de la Vallée ont convoqué une grande réunion où tout le monde pouvait s’exprimer. Ce fut un chaos d’explications, d’accusations et d’excuses. Tous les index pointaient vers quelqu’un d’autre. Le maire Brosseau, qui animait la rencontre, prit le micro, et posa la question :
- Si je comprends bien, tout le monde est coupable, si je me fie aux accusations qui volent dans cette salle. Voulez-vous qu’on demande au gouvernement de former un comité d’enquête ?
- Ouuuui, crièrent tous en choeur.
Alors un vieux monsieur, courbé et la barbe longue, venu on ne sait d’où, s’est avancé au micro. Il faisait onc-onc sur le micro.
- Monsieur le maire, chers concitoyens, un comité d’enquête coûtera cher, prendra des mois avant d’arriver à une conclusion. J’aimerais bien risquer une idée différente, monsieur le maire.
Les gens dans la salle se demandaient ce que ce vieux pouvait bien suggérer.
- Allez-y monsieur, dit monsieur Brousseau.
- Merci monsieur le maire. Trouver un ou des coupables, ne changera pas grand-chose. Ils iront en prison ou paieront une grosse amende, mais notre terre restera empoisonnée. Nous devons plutôt tirer une leçon de cette triste aventure. Quand on condamne, on pellette le problème dans la cour du coupable et on n’aura pas trouvé une solution pour nous, les victimes du désastre.
- Alors, que faut-il faire alors, répliqua le maire Brousseau
- Chacun, chacune de nous, nous devons apprendre à poser des questions, beaucoup de questions et ne pas attendre bêtement une affirmation ou une déclaration de l’autre. Quand on pose des questions, on apprend à réfléchir, on a l’oeil bien ouvert. C’est plus forçant, mais c’est plus utile que de trouver un coupable et le plaquer derrière les barreaux. Puis, il faut se mettre au boulot.
La salle éclata en huées et sifflements.
- Tais-toi le vieux. On veut trouver qui a tiré les ficelles, hurlaient les gens.
- Un instant, insista le maire Brosseau au micro. Gardons le silence pendant une minute pour voir quelles questions chacun aurait dû poser dès le début, il y a deux ans, au lieu de se fier aux décisions prises à droite et à gauche.
Ce fut un grand silence. Le silence qui dure encore. Mais les gens se sont mis au boulot pour guérir leur Vallée. Les coupables se tiennent tranquilles.
Aujourd’hui dans la Vallée, les aînés laissent à leurs enfants en héritage des terres à guérir et aussi l’art de poser des questions et encore des questions, jusqu’à ce qu’on ait trouvé une réponse claire et nette.
Kees Vanderheyden
sept. 2010

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En écho au conte de Kees Vanderheyden un poème sur l’expérience de la question :
La question dans le brouillard
D’une marée à l’autre
Le temps d’une course
Sur des cailloux habillés de varech
Encore atteindre l’île dans le brouillard
La question dégouline sur son front
L’aveugle un moment
Tout est glauque et moite
Insaisissable énigme
Une perle engluée dans la touffeur
D’un autre été fuyant
Déchirer le lambeau de brouillard
Pour découvrir l’entrée de la grotte
Son ombre gigantesque couvre
Une partie du fond de la grotte
Il voit l’Autre sur la pierre mouillée
Son salut inquiet
Lui revient hésitant
Une stalactite lui écorche le front
Une goutte de sang
Tombe dans une flaque d’eau
Et s’agrandit avec son angoisse
Mais la marée monte
L’ombre recule au fond de la grotte
La question va se cacher sous un cailloux
Jusqu’à la prochaine marée
©Georges Beaulieu
octobre 2010