Critique globale du plan de l’ÉES par Claude Paré

Critique globale du plan de l’ÉES sur les gaz de schiste (une critique détaillée est disponible à cette adresse)

Introduction
Comme la plupart de ceux qui se sont impliqués dans le dossier du gaz de schiste je fus très heureux d’apprendre l’annonce de la réalisation d’une ÉES, qui permettrait d’établir la valeur du scénario de développement de gaz de schiste par rapport au développement de filières énergétiques alternatives. Est-il nécessaire de faire l’extraction des gaz de schiste maintenant avec les techniques proposées ou n’est-il pas plus rentable socialement, environnementalement et économiquement de se tourner vers des politiques de production d’énergie renouvelable, compte tenu de l’impact global et cumulatif de l’extraction de cette ressource non renouvelable? Telle est la question qui, selon moi, devait et devrait être l’enjeu principal de cette ÉES. C’est cette question que je voulais voir débattue au sein de l’ÉES. La lecture du plan de l’ÉES a été un total désenchantement. Autant la lecture du rapport du BAPE avait été un pas en avant, autant il me semble que ce plan de l’ÉES est un pas en arrière. En fait, selon moi, il ne s’agit tout simplement pas d’une véritable Étude environnementale stratégique. Au mieux, il s’agit d’une étude d’impact et d’une étude des stratégies d’implantation et de réglementation de l’industrie des gaz de schiste dans le but d’atteindre l’acceptabilité sociale. Le plan n’arrive même pas à dessiner les grandes lignes d’une étude d’impact cumulatif de l’implantation de l’industrie des gaz de schiste sur les territoires concernés. Bien pire, le rapport est incapable de nommer et de décrire correctement ces territoires, sauf en termes de mesures à prendre pour l’acceptabilité sociale. Mais les territoires visés sont uniques et font partie de l’enjeu fondamental de cette ÉES. On ne peut passer sous silence qu’il s’agit de la région qui rassemble une portion importante de la population du Québec et un pourcentage essentiel de la production agricole du Québec. Une fois ma stupéfaction passée, j’ai consulté un document, simplement, à la portée de tous qui indique les différences entre une ÉES et une Étude d’impact environnementale. À partir de ce document, le plan de l’ÉES ne passe pas le test. Il ne s’agit pas d’une véritable ÉES. Voici donc mes conclusions et observations quant à cette ÉES.

Objectif de l’étude et conformité à des normes internationales
Le comité doit revoir la méthodologie de leur étude pour la rendre conforme aux normes internationales de l’ÉES.
Cet énoncé normatif implique que l’ÉES présente les scénarios visant à établir les politiques en présentant des alternatives. Ce n’est pas ce que fait cette ÉES, elle présente des scénarios alternatifs d’implantation de l’industrie en vue d’établir une réglementation.
Pour devenir une véritable ÉES, le comité doit proposer en termes de développement durable les études suivantes qui permettent de comparer la production de gaz de schiste à des scénarios de conservation d’énergie ou de production d’énergie renouvelable, ou à un report de l’extraction :

-Étude des scénarios alternatifs de production d’énergies renouvelables dont celles du gaz naturel par bio-méthanisation et de l’étude de la substitution de ces énergies aux ressources non-renouvelables.
-Étude des scénarios de conservation de l’énergie en particulier en ce qui a trait au gaz naturel.
-Étude du bilan énergétique du Québec, une fois une partie de son activité économique orientée vers l’utilisation du gaz naturel provenant du gaz de schiste, au moment de l’épuisement de cette ressource non-renouvelable?
-Étude du scénario du report de l’exploitation selon divers horizons de temps, impact de ce scénario sur le développement durable et l’équité intergénérationnelle.

De plus, la composition du comité laisse entrevoir de possibles conflits d’intérêts pour certains de ses membres ou d’un manque de crédibilité. Étant donné que la population est devenue très sensible aux questions de conflits d’intérêts, il est nécessaire que le membre du comité lié à l’industrie soit remplacé par un scientifique n’ayant aucun lien économique avec l’industrie. Que des experts de l’industrie soient consultés par l’ÉES ou même assistent à certaines réunions, c’est possible et peut-être même souhaitable, mais qu’une employée d’une gazière décide des orientations de l’ÉES nous semble plus que problématique et peu favorable à l’acceptabilité sociale.
De mon point de vue, seule la conformité de l’ÉES à ces trois demandes peut rendre le processus viable.

Objet et méthode d’étude de l’ÉES
La deuxième grande série de remarques concerne l’objet visé et les méthodes d’étude. L’ÉES propose un cadre d’étude qui passe par l’étude d’un projet-type dont les données seraient extrapolées pour étudier certains impacts sociaux, environnementaux, de santé et valider certaines données techniques et financières. Selon le plan proposé, cette méthode permettrait une étude scientifique de l’exploitation des gaz de schiste. La première faille de cette manière de procéder est que le projet-type est mal défini. Est-ce un puits? Est-ce une série de puits, un «pad» ou un projet de développement dans une région donnée? Or ce qui importe n’est pas l’unité du puits ou du «pad», mais ce qui s’y produit, le nombre de fracturations que l’on opère à partir de ce puits qui définit l’intensité de la production et des impacts. En ce sens, l’unité de base ne peut-être le puits, mais le «pad» dans toute sa durée de vie, incluant les re-fractionnements périodiques. Si l’on désire décrire un puits-type, que l’on décrive le puits-type tel qu’il existe actuellement au Québec et ailleurs. Inutile de proposer un puits idéal et d’extrapoler des données à partir de ce puits. Mais pas plus le puits que le pad n’existe dans la réalité isolément et l’exploitation du gaz de schiste se produit comme une activité globale sur un territoire donné. L’objet de l’étude n’est pas les impacts qui pourraient résulter de l’addition des projet-types (puits ou pad), mais le processus même d’industrialisation du territoire par l’industrie des gaz de schiste.  Le plan de l’ÉES n’arrive pas à définir l’exploitation des gaz de schiste comme un processus d’industrialisation qui a ses règles de développement propres.
On ne citera ici que quelques caractéristiques : la répartition sur l’ensemble d’un territoire des puits selon un quadrillage en grande partie défini selon des contraintes géologiques, la nécessité d’atteindre un certain seul d’exploitation, la tendance à l’intensification de la production dans un territoire donné, la très grande variabilité de la productivité des puits, impliquant qu’une bonne partie de ceux-ci ne sont pas rentables, la tendance de l’industrie à surestimer la productivité des puits dans le but de hausser la valeur des actions. Ce processus doit être étudié selon toutes ses composantes, et non comme la juxtaposition de puits qui seraient produits selon des conditions idéales. Cette remarque en amène une autre, aussi importante : l’étude de ce processus doit se faire dans des conditions réelles d’exploitation. L’étude scientifique de cette industrie implique nécessairement que l’on étudie les conséquences et les méthodes réelles de l’industrie sur un territoire donné, par exemple le shale de Marcellus ou de Barnett. Une telle étude permettrait d’estimer le taux réel d’incidents et d’accidents, les effets sur l’eau et l’air générés par cette industrie dans le but de faire une véritable étude d’impact.
En ce sens, le premier observatoire scientifique devrait se situer dans une des régions des É.-U. actuellement exploitées, et pourquoi pas de préférence, près d’un puits!
Le plan de l’ÉES tel que proposé se présente comme une étude environnementale incomplète. On notera que jamais l’ÉES n’emploie le mot pollution en parlant des effets de cette industrie sur l’environnement. Est-ce pour ne pas froisser l’industrie dont un des représentants siège sur le comité? Ou est-ce par peur d’alerter la population avec ce mot : pollueur, et cette autre expression pollueur-payeur? Le plan de l’ÉES est incapable de présenter une véritable étude d’impacts cumulatifs et combinés sur les régions d’exploitation. Incapable de nommer et de décrire le territoire d’exploitation, il est incapable de nommer la réalité, ainsi l’expression bassin versant n’est jamais mentionnée dans ce plan. Mais comment étudier les effets sur l’eau sans en étudier les impacts sur les bassins versants? Le plan tel que proposé sera capable de décrire les effets réels de cette exploitation sur le territoire avec les données géologiques, hydriques, d’habitat faunique et humain, j’insiste sur le mot humain. Il est d’ailleurs symptomatique de cette étude qu’elle étudie les retombées économiques sur un horizon de 25 ans mais qu’elle n’étudie pas les impacts environnementaux sur le même horizon de temps! En termes d’impacts cumulatifs, l’ÉES doit se poser entre autres les questions suivantes :

-Quel impact aurait l’implantation de ce processus sur les cours d’eau de la région de Bécancourt et de St-Hyacinthe déjà polluées.
-Quels seraient les impacts CUMULATIFS sur 25 ans?
-Quels seraient les impacts sur l’eau sur 25 ans dans le contexte des changements climatiques? : Après 25 ans quelle sera la proportion des milliers ou des millions de tonnes de produits chimiques toxiques utilisés qui se retrouveront dans l’environnement de surface?
-Quels seront les impacts cumulatifs sur les nappes phréatiques et les cours d’eau après 25 ans d’exploitation.
-Quels seront ces impacts dans un contexte de changement climatique, où les ressources en eaux risquent d’être sollicités plus que jamais?
-Quels sont les impacts cumulatifs sur la pollution atmosphérique après 25 ans d’exploitation?
-Quels sont les impacts cumulatifs – et ce, sur une période indéfinie- sur le réchauffement climatique et sur la pollution des fuites de puits une fois l’exploitation terminée.
-Quels sont les coûts cumulatifs de l’entretien et de la surveillance des puits fermés une fois leurs propriétés transférées au gouvernement.

En ce sens, à la notion de projet-type, qui devrait être défini comme un projet de développement dans une région type, on devrait associer une communauté-type. Si l’on veut décrire la réalité à partir d’un modèle, il faudrait décrire les effets du projet-type sur la communauté-type et l’environnement-type, il y aurait là un juste équilibre des concepts.
Un autre problème du cadrage scientifique de cette étude est l’oblitération de la notion de débat scientifique sur certains aspects très précis de l’industrialisation comme le comportement des fluides injectés, le comportement des gaz dans les formations rocheuses, l’effet sur la santé des habitants. Dans plusieurs de ces champs des débats scientifiques ont lieu, il n’existe pas de théories valides de modélisation des processus ou les données sont insuffisantes.
Pour la migration des fluides, le comité se targue faire preuve de science tout en affirmant péremptoirement que la remontée des fluides est peu probable. Or rien ne prouve cette allégation dans le texte et cette affirmation, contredite par plusieurs experts, et par des études récentes, fait l’objet d’un débat scientifique. À notre connaissance, il n’existe pas de modèle de prédiction du comportement des fluides et des gaz après la fracturation, et ce, à court et à moyen terme et encore moins à long terme. Le schéma de fracturation est aléatoire et son extension dans les failles existantes n’est pas connue. Étant donné les pressions engendrées par la fracturation et les pressions existantes, il est possible que les fluides se déplacent, et selon certains auteurs à de plus grandes distances et plus rapidement que l’industrie ne le mentionne. Il est encore moins possible de prédire le comportement des fluides et des gaz et leur interaction avec les nappes phréatiques, dans un milieu très fractionné où il existe déjà des dizaines de puits déjà forés et exploités, puits qui ne sont pas nécessairement étanches, en bonne condition, etc ; et certains auteurs affirment que ces puits (toujours en bon état après 25 ans, 40 ans, après 75 ans?) seront des voies de jonction permanente entre le sous-sol pollué et les aquifères. La possibilité d’une migration à moyen terme des gaz et des fluides contaminés par ces puits déjà forés doit être évaluée dans les coûts environnementaux de ce processus d’industrialisation. Pour l’instant, et l’étude de l’ÉES ne pourra trancher cette question, le doute est de mise et l’attitude scientifique de même que le respect du principe de précaution impose une certaine réserve scientifique. On ne dispose pas actuellement de modèle nous permettant de décrire et de prédire avec exactitude ce qu’il advient réellement des fluides et des gaz après fracturation dans une formation géologique donnée. L’industrie n’arrive même pas à diriger exactement les forages dans le plan vertical et horizontal des gisements. Elle peut encore moins prédire l’effet des forages et de la fracturation dans une formation de shale donnée. Le préalable à une prédiction de l’effet de forages donnés, serait de faire une étude exhaustive de failles et des fractures, de la superposer à une étude exhaustive et détaillée de tous les régimes hydriques souterrains, de pouvoir produire une théorie qui permette de prédire avec certitude les conséquences de la fracturation sur ce milieu.
La même question se pose pour la santé, dans un article de Pro Republica (Lustargen) évoquait le fait qu’une véritable étude épidémiologique sur les conséquences réelles sur la santé de l’exploitation des gaz de shale coûterait une centaine de millions. Encore là ce défi est hors de portée de l’ÉES.On ne pourra certainement pas faire la preuve formelle d’un lien direct indubitable entre certains troubles, maladies, et cette industrie, mais plusieurs indicateurs pointent dans cette direction. L’approche par puits-type risque aussi d’être mauvaise conseillère puisque l’accumulation des effets peut induire des troubles et des maladies plus graves et plus persistantes. Des études partielles, comme celles sur la région de Pavillon (incluant la récente étude de l’EPA) existent et le comité devra en tenir compte.
L’ÉES faillit à sa démarche qu’elle voudrait scientifique lorsqu’elle traite du potentiel gazier. Je ne crois pas qu’une méthode qui mettrait en balance les prédictions de l’industrie et du ministère des Ressources naturelles puisse mesurer correctement le potentiel gazier surtout quand on pense que le gouvernement américain a réduit de 80% les prédictions des gazières et que plusieurs soupçonnent les gazières de surévaluer systématiquement et volontairement le potentiel gazier aux fins de spéculation.

La question des risques
Lorsque l’ÉES parle de risques, c’est clairement dans la perspective de la mitigation de ces risques, une fois leur évaluation faite. L’ÉES estime que la perception des risques liés à l’activité dépasse les risques réels. De ce point de vue, la création d’un projet-type permettant de déterminer, selon le comité de l’ÉES, les risques liés à un seul puits (c’est du moins ce que l’on comprend) permet de modéliser les mesures de mitigation et de communication sociale pour atteindre l’acceptabilité sociale. Le scénario 0 décrit dans l’étude est le scénario zéro puits, et donc zéro risque, mais aussi zéro profit dans le cadre de l’exploitation d’une ressource non renouvelable. Pour l’ÉES le risque n’est associé qu’à un coût, coût social et coût des externalités. Il existe selon l’ÉES, un scénario de développement qualitatif et quantitatif selon lequel la mitigation des risques rencontre l’acceptabilité sociale. Mais ce scénario l’ÉES le fait à partir de l’impact d’un puits-type ( non défini ) et non à partir de l’impact cumulatif d’un développement de l’industrie sur l’ensemble d’un territoire.
D’autre part, ces risques ne sont pas associés à des incidents de pollution. Le mot pollution n’existe pas dans ce rapport. Il ne semble pas exister d’effets permanents de l’exploitation de l’industrie des gaz de schiste. En l’absence de pollution et d’effets permanents, les risques ( de pollution) peuvent être mitigés, et leur impact sur les communautés peut-être géré. Le risque est réel mais la perception du risque augmente le risque de non-acceptabilité sociale qui est aussi disons-le bien un risque pour l’industrie, puisque la non-acceptabilité sociale impliquerait des pertes définitives pour elle (ce point de vue est non-dit).
Les effets permanents sur le paysage, le tissu social, la géologie et l’environnement ne sont pas étudiés comme des effets durables, mais comme des risques. Et les accidents qui ne peuvent faire l’objet de mitigation, par exemple les explosions, sont identifiés en vue de gérer des mesures d’urgence. De notre point de vue certains accidents peuvent être qualifiés d’inévitables, comme :

-Les explosions
-Les déversements
-Les accidents de forage de toutes sortes.

La probabilité de ces accidents de toutes sortes est telle que des compagnies telles que Range Ressource la mentionnent à leurs actionnaires.
«Our business is subject to operating hazards and environmental regulations that could result in substantial losses or liabilities.  Oil and natural gas operations are subject to many risks, including well blowouts, craterings, explosions, uncontrollable flows of oil, natural gas or well fluids, fires, formations with abnormal pressures, pipeline ruptures or spills, pollution, releases of toxic natural gas and other environmental hazards and risks. If any of these hazards occur, we could sustain substantial losses as a result of :

Injury or loss of life;
Severe damage to our destruction of property, natural resources and equipment;
Pollution or other environmental damage;
Clean-up responsibilities;
Regulatory investigations and penalties; or
Suspension of operations.
As we begin drilling to deeper horizons and in more geologically complex areas, we could experience a greater increase in operating and financial risks due to inherent higher reservoir pressures and unknown downhole risk exposures » (Range Resources « Prospectus » p. S-13 [5/18/06]). »

Autrement dit, une partie de ces accidents ne peuvent être mitigés, doivent faire l’objet de mesures d’urgence. Le problème de l’industrie des gaz de schiste est que des sources d’accidents sont installées à tous les kilomètres carrés, à proximité des résidences dans le cas du Québec.
D’autre part, d’accidents et d’incidents inévitables, statistiquement parlant, il en résultera pour le territoire touché un bilan de pollution. Cette sorte de risque comprend aussi la modification permanente du sous-sol et l’injection dans le sous-sol de milliers et de millions de tonnes de produits toxiques. Les conséquences de cette modification permanente de l’hydrologie et de la géologie, du forage de milliers de puits qui peuvent devenir des conducteurs de gaz et de liquides, ne sont pas connues et constituent un risque de nature permanente qui ne peut-être actuellement quantifié.
Pour toutes ces raisons, l’ÉES doit faire le bilan de l’impact environnemental cumulatif de tous ces accidents, incidents, modifications environnementales permanentes afin de dresser un tableau global des risques à court, moyen et long terme associés à cette activité. C’est à partir de ce bilan que l’acceptabilité sociale sera possible ou non, et non pas à partir de la démonstration que les risques associés à un seul puits est possible à condition que telle ou telle mesure soit adoptée par l’industrie. Une bonne partie des participants ont demandé une étude d’impact cumulatif et c’est de notre point de vue la seule façon de déterminer les risques de cette industrie, le coût de ses externalités et de les comparer aux autres filières énergétiques potentielles.
Dans l’évaluation des risques, certains des scénarios de mitigation ne peuvent être que des hypothèses qui n’existent pas encore dans la réalité, comme cette idée d’employer des fluides alternatifs de fracturation. Ces méthodes de mitigation ne devraient pas faire partie de l’évaluation environnementale puisqu’il ne s’agit que de spéculations sur de possibles avancées du mode de production dont les impacts ne peuvent être évalués réellement. Des mesures telles le confinement des rejets dans des enceintes scellées préfabriquées peuvent être évalués, parce que réalisables, mais certaines mesures alternatives ne sont pas réalisables immédiatement et ne peuvent être évaluées actuellement.
Un autre aspect de la gestion des risques n’est pas pris en compte, soit la valeur de  ce qui est risqué. La valeur de ce qui est risqué doit être comprise dans la notion de risque. En refusant de qualifier le territoire et sa valeur, le comité ne peut évaluer correctement le risque puisqu’il ne peut quantifier l’objet du risque. Or l’objet du risque est ici la vallée du St-Laurent, un espace de haute valeur symbolique, économique et agriculturale. On ne risque pas ici un territoire du haut Bouclier canadien, on risque l’environnement de l’espace de peuplement majeur et historique du Québec. Ce n’est pas rien. Risquer un dollar n’est pas comme risquer un million de dollars. En ce sens, l’ÉES faillit complètement à sa tâche et ne pourra atteindre l’acceptabilité sociale qu’elle vise si elle ne peut qualifier l’objet risqué.
Individuellement, l’objet risqué peut être la maison, le champ ou le mode de vie. L’on sait qu’une partie des risques de l’industrie est transférée au locateur du terrain. Or on en a vu dans certains états américains que ce processus pouvait amener la confiscation des possibilités d’assurance et de renouvellement d’hypothèques. En quoi la mitigation des impacts pourrait arrêter ce phénomène? Et par quel mécanisme chaque habitant pourrait refuser d’assumer un tel risque? L’ÉES ne mentionne aucunement cette importante revendication des habitants des régions concernées : que chacun puisse refuser le risque par le retrait de la clause d’expropriation de la loi des mines. Si l’ÉES vise l’acceptabilité sociale, cette mesure est essentielle.

Le scénario zéro
L’ÉES semble confondre scénario zéro gaz de schiste avec le scénario zéro gaz naturel. Le scénario zéro gaz de schiste, donc l’exploitation d’une ressource non renouvelable, ne peut-être confondu à un scénario zéro gaz naturel puisque l’on peut produire du gaz naturel par des méthodes de production alternatives. Le scénario «gaz naturel provenant des gisements de schiste » doit être comparé à un scénario production de gaz naturel par des ressources renouvelables, et ce, dans tous ses aspects incluant l’acceptabilité sociale. L’ÉES devra aussi comparer les quantités produites globalement dans les deux cas, en tenant aussi compte du fait que le procédé d’exploitation des gaz de schiste ne peut extraire l’ensemble du gisement et qu’il est limité dans le temps (il pourrait même compromettre une exploitation ultérieure de la ressource par des procédés plus performants).
En somme, le comité semble avoir compris son mandat comme étant celui de trouver un scénario de développement durable de l’industrie plutôt que celui d’évaluer comment cette production s’inscrit dans le scénario d’un développement durable du Québec et en particulier de la Vallée du St-Laurent. Il répond à la question : «Quel est le scénario du développement durable (c.-à-d. durable dans le temps et acceptable socialement) de cette énergie non renouvelable?» au lieu de répondre à une question de développement durable comme : « Est-il possible de développer une filière de gaz naturel sous forme d’énergie renouvelable dans la vallée du St-laurent, qui assurerait l’approvisionnement à long terme du Québec en gaz naturel?»

L’impact sur l’agriculture
Bien que la région d’exploitation soit en grande partie agricole et qu’elle rassemble une bonne partie des meilleures terres agricoles du Québec, cet enjeu est à peine mentionné dans le plan de l’ÉES. La question des impacts sur la qualité des cultures par une dégradation de la qualité de l’eau ne constitue pas un enjeu pour le comité, de même que la question des pratiques de culture biologique dans une région susceptible à tout moment d’être contaminé, ou la question de la possibilité de développer une dénomination de terroir dans un territoire où se produit une exploitation polluante, ou encore la question du retrait global à l’exploitation agricole des terres occupées par de l’ensemble des sites d’exploitation ne semble pas non plus constituer un enjeu. Le comité pose la question par rapport aux activités de la CTAQ, comme si cette commission qui traite d’enjeux locaux pouvait juger de la globalité des transformations qu’impliquera l’usage du sol par une industrie qui risque de polluer les sols et les eaux à court, moyen et long terme.

La bibliographie proposée
J’ai été stupéfait de la bibliographie proposée, on n’y mentionne même pas l’étude d’impact cumulatif intitulée « Impact Assessment of Natural Gas Production – NYC Water Supply Watershed », que j’ai soumise au Bape dès les premières présentations publiques. Une quantité d’études ont été publiées depuis les audiences du Bape et j’espère que le comité ne prendra pas le même parti que le DEC de New York quant à sa sélection d’études pertinentes. L’ÉES cite comme modèle le SGEIS, mais ce document ne nous semble pas le modèle à suivre pour, entre autres choses, les raisons suivantes :http://www.youtube.com/watch?v=UMNtUSjBPIY#123 . Une partie des remarques faites dans le cadre de ce vidéo s’applique au plan de l’ÉES. J’espère que les membres du comité comprendront que la forme du SGEIS n’est pas une forme acceptable de présentation d’une évaluation environnementale stratégique de mon point de vue et je crois du point de vue de nombreux acteurs du dossier.

Le calcul des externalités
Le comité oublie de calculer une multitude d’impacts aux fins de mesurer le coût des externalités.

  • Baisse de la valeur des maisons
  • Impossibilité de renouveler des assurances ou les hypothèques
  • Baisse de la valeur des exploitations agricoles
  • Perte irrémédiable de ressources en eau (injection dans le sous-sol)
  • Coût du remplacement des infrastructures
  • Coût supplémentaire pour l’implantation de mesures d’urgence et d’équipements d’urgence
  • Coût pour l’état de la mise en place des contrôles réglementaires
  • Crédit d’impôt accordé et autres formes de subvention
  • Risques financiers associés aux surenchères des gazières qui impliquent une perte potentielle perte de responsabilité financière face aux puits forés.
  • Coût à très long terme de l’inspection et de l’entretien des puits fermés.
  • Coût de décontamination des aquifères ou des cours d’eau
  • etc.

Le travail de l’industrie ou celui du comité?
Dans au moins deux secteurs lorsque le comité parle de scénario d’acceptabilité sociale et de méthodes alternatives de forage le comité fait le travail de l’industrie. C’est à l’industrie à s’adapter aux normes édictées par le gouvernement et non le gouvernement qui doit rechercher quelle serait la meilleure façon de procéder. Cela vaut aussi pour l’acceptabilité sociale, c’est à l’industrie de trouver les méthodes qui lui permettront d’obtenir l’acceptabilité sociale, et non au gouvernement à spéculer et à fournir des outils à l’industrie pour atteindre l’acceptabilité sociale. On voit ici une confusion des rôles.

La question du sens
Le comité ne se pose pas la question du sens : pour le territoire de la vallée du St-Laurent, pour ce qu’elle signifie, en regard de son développement actuel, et dans l’optique d’un modèle de développement durable, l’exploitation des gaz de schiste fait-elle sens?
Est-il nécessaire de développer cette industrie et quels sont les choix qui s’offrent aux Québécois en matière de développement d’une filière de gaz naturel? Quelles sont les implications globales de ces choix afin de pouvoir prendre une décision éclairée?
Pour ma part, j’ai répondu à cette question. Mais si l’ÉES veut réellement éclairer les Québécois et leur permettre de décider, elle doit expliquer la globalité des impacts et la totalité des alternatives disponibles? Le choix n’est pas entre zéro gaz de schiste et une certaine quantité de gaz de schiste, le choix est entre le développement d’énergies renouvelables (dont le gaz naturel) et le développement circonstancié, risqué et aléatoire d’une industrie d’énergies non renouvelables qui laissera une empreinte indélébile et irrévocable sur l’environnement. L’ÉES est l’instrument qui devait nous permettre de faire un véritable choix.

4 réponses à Critique globale du plan de l’ÉES par Claude Paré

  1. Pingback: Monsieur Claude Paré trouve aussi que le plan de l’ÉES est décevant | Le souffle court, site officiel de Mobilisation gaz de schiste Mont-Saint-Hilaire

  2. louise lefebvre says:

    Voici 2 documentaires  »L’or Brun » que j’ai vu à RDI tout récemment.
    Comment fabriquer de l’énergie avec un petit rien!!!
    http://www.109-tv.com/emission.php?id=50
    http://www.109-tv.com/emission.php?id=51
    Il y en a tellement de solutions à la crise de l’énergie nos gouvernements sont vraiment de mauvaise foi…Je vous appuie dans vos démarches, les gaz de schiste sont inacceptables!

  3. Marc Durand says:

    Claude Paré fait ici une très bonne analyse de la proposition du plan de travail. J’abonde avec lui dans un commentaire simplifié: cette proposition de plan de travail n’est pas une évaluation environnementale stratégique, mais bien une « commission de recherche d’accommodements raisonnables » téléguidée par le tandem fusionnel ->gouvernement-industrie<-, dans la même approche têtue de développer cette industrie coûte que coûte, comme cela a été décidé au cabinet Charest, dès 2006. En ce sens ce n'est pas uniquement la lobbyiste de Talisman, mais aussi les autres représentants du gouvernement, qui ont orienté ainsi le plan de travail. Le scénario "zéro" n'est que poudre aux yeux. L'élaboration d'un puits-type, une proposition centrale dans le document ÉES, ce sera l'outil pédagogique pour expliquer à la population le "comment" du développement. Vous avez raison de souligner qu'un concept puits-type isolé, cela ne tient pas la route dans une ÉES. L'industrie peut mettre ça dans ses prospectus, mais pas l'ÉES.

  4. Marc Brullemans says:

    M. Paré fait une analyse rationnelle du plan de l’ÉES mais malheureusement je ne crois pas que l’on puisse y arriver avec comme principal outil, la rationalité. L’ÉES est un instrument politique faisant suite au BAPE. Elle est conçue spécifiquement pour atténuer ou défaire la mobilisation citoyenne; une mesure de mitigation en quelque sorte. L’ÉES se veut scientifique mais elle est avant tout politique. Sa composition seule suffirait à avaliser mon propos.

    Nous avons parfois coutume de dire que deux têtes valent mieux qu’une, mais cela reste une formule facile et dans le cas de l’ÉES un leurre. Onze têtes n’en valent pas nécessairement une autre, géniale et bien intentionnée. Onze têtes, triées sur le volet, ne valent sans doute pas aussi 200 autres, de tous horizons, portées par des citoyens, toujours mieux campés sur leurs jambes. Nous pourrions imaginer que ces onze personnes sont toutes surdouées et capables de faire contrepoids à la fronde citoyenne mais rien ne nous le laisse à penser. Les dernières séances de consultation publiques semblent plutôt montrer les membres du comité de l’ÉES comme étant en service télécommandé.

    Leur parcours, leur formation, leur tempérament, rien ne semble les prédisposer à convaincre qui que ce soit, que ce soit un ministre ou un honnête citoyen. Alors, à quoi bon? D’autres avant moi ont crié à la mascarade, je ne peux leur donner tort. Ce que je trouve difficile, c’est de me rendre compte que les personnes ayant accès aux banques alimentaires et autres encore plus exclus de notre société soient les premiers à en faire les frais.

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